Essais & documentaires littéraires
1

Une erreur judiciaire.
Première partie - La tondeuse et les oeillets


Pamela Colloff

I

 

Le 12 avril 1987, Michael Morton s’installa pour écrire une lettre : « Monsieur le juge, commença-t-il. Je suis certain que vous vous souvenez de moi. J’ai été reconnu coupable de meurtre, dans votre tribunal, en février de cette année. » Il formait chaque mot avec soin, assis en tailleur sur la couchette supérieure de sa cellule au pénitencier de Wynne, à Huntsville. « J’ai appris que vous alliez devoir décider si je reverrai un jour mon fils Eric. Je ne l’ai pas vu depuis le matin de ma condamnation. Il me manque énormément et je sais qu’il pose des questions à mon sujet. » Il rappela ensuite ce qu’il n’avait cessé de clamer pendant le procès : « Je veux affirmer à nouveau mon innocence. Je n’ai PAS tué ma femme. Vous ne pouvez imaginer ce que l’on ressent quand on perd sa femme de cette façon, puis qu’on est accusé à tort et jugé coupable d’un crime aussi affreux. D’abord ma femme et maintenant, peut-être, mon fils ! Tôt ou tard, la vérité éclatera. L’assassin sera arrêté et ce cauchemar prendra fin. Je prie pour que le shérif et son équipe gardent l’esprit ouvert. Ce n’est pas un péché de reconnaître ses erreurs. Personne n’est infaillible dans l’accomplissement de son travail. Je ne sais que dire d’autre sinon que je jure devant Dieu que je n’ai PAS tué ma femme. Je vous en prie, ne m’enlevez pas aussi mon fils. »

 

La cellule en béton sans fenêtre qu’il partageait avec un autre détenu mesurait un mètre cinquante sur trois. En tendant les bras, il pouvait toucher les murs de chaque côté. Un petit placard métallique rivé au mur contenait un des rares vestiges de sa vie d’avant encore en sa possession : une photographie d’Eric à trois ans, prise peu avant le meurtre. Dans le jardin derrière leur maison à Austin, le petit garçon agrippait les rubans flottant au bout d’une manche à air. Le placard contenait aussi une photo de son épouse défunte, Christine — un cliché pris sur le vif par Michael des années plus tôt. Elle avait les cheveux relevés, encore humides après son bain. Elle se détournait de l’objectif, mais avec un léger sourire, les doigts appuyés contre la bouche. Les photos de la scène du crime étaient encore fraîches à l’esprit de Michael, pourtant s’il se concentrait sur ce cliché, l’horreur de ces images s’atténuait. Christine souriante, les cheveux humides. C’est ainsi qu’il voulait se la rappeler.

 

La dernière fois qu’il l’avait vue, c’était le matin du 13 août 1986. Il avait eu 32 ans la veille. Avant de partir travailler vers cinq heures trente, il l’avait regardée, au lit, encore endormie. En rentrant chez lui cet après-midi-là, il avait trouvé sa maison ceinturée de rubans jaunes de la police. Six semaines plus tard, il serait arrêté pour meurtre. Il n’avait pas de casier judiciaire, aucun antécédent de violence, et pas de mobile apparent, mais le shérif du comté de Williamson et son équipe s’étaient concentrés sur lui dès le début, sans étudier d’autre piste. Bien qu’aucune preuve matérielle ne l’ait relié au crime, il fut mis en examen pour meurtre avec préméditation. Selon l’accusation, il était tellement en colère contre Christine qui n’avait pas voulu coucher avec lui le soir de son anniversaire, qu’il l’avait battue à mort. Quand le verdict de culpabilité tomba, les jambes de Michael se dérobèrent sous lui. Le procureur Ken Anderson déclara ensuite aux journalistes : « La perpétuité est une peine encore trop douce pour lui ». Sa condamnation déclencha une bataille juridique acharnée pour la garde d’Eric entre la famille de Christine — qui, comme beaucoup d’autres de ses relations, avait fini par croire Michael coupable — et ses parents à lui. La question devait être tranchée par le juge de district William Lott, qui avait aussi dirigé le procès. Si la famille de Christine obtenait la garde de l’enfant, Michael pouvait craindre de ne plus jamais le revoir.

 

Quinze jours après sa première supplique à Lott, Michael rédigea une seconde lettre. « Mon fils a perdu sa mère, écrivait-il. Sur le plan psychologique, voir son parent survivant pourrait lui être bénéfique. » En fin de compte, la garde de l’enfant fut attribuée à la sœur cadette de Christine, Marylee Kirkpatrick. Mais sur les conseils d’un pédopsychiatre qui estimait qu’Eric devait connaître son père, Lott accepta d’accorder deux visites accompagnées par an. Marylee conduisit donc Eric à Huntsville tous les six mois pour voir son père. Il avait quatre ans quand ces visites commencèrent. Au début, il n’accordait aucune attention à son environnement. Il faisait rouler ses petites voitures sur les tables plastifiées du parloir, en imitant le rugissement d’un moteur. Il parlait de ce qu’il aimait : les dinosaures, les bandes dessinées, l’astronomie, son chien. Plus grand, il décrivit les badges qu’il avait gagnés chez les Scouts et ses prouesses au base-ball. Marylee restait assise près de lui, le visage impassible, indéchiffrable. Dans l’intérêt d’Eric, elle semblait déterminée à rendre ces réunions obligatoires — auxquelles elle s’était farouchement opposée — aussi banales que possible. Elle feuilletait des magazines pendant qu’Eric et son père parlaient, et levait parfois les yeux pour se joindre à la conversation. Michael tentait lui aussi de se comporter comme si la situation n’avait rien d’anormal. Il offrait à son fils des pastilles au citron achetées à la cantine de la prison et commentait avec lui les hauts et les bas des équipes texanes de base-ball et de football américain. Durant les longs mois entre chaque visite, il lui écrivait, mais Marylee n’encourageait pas cette correspondance, qui demeura une conversation à sens unique.

 

Au fil des années, à mesure qu’Eric grandissait, Michael tentait de dissimuler sa surprise à chaque nouvelle coupe de cheveux ou poussée de croissance, mais les changements le sidéraient toujours. Il resta muet de stupeur la première fois qu’il entendit l’enfant appeler Marylee « maman ». Les souvenirs qu’Eric avait de sa mère s’étaient estompés. « C’est clair, je l’ai perdu, écrivit Michael dans son journal après une visite, quand son fils avait dix ans. Il ne sait pratiquement rien de moi ou du peu de temps que nous avons passé ensemble. »

 

Aux alentours du treizième anniversaire d’Eric, l’ambiance des visites changea. Il se montrait distant et impatient de repartir. Michael savait qu’il s’était mis à poser des questions ; lors d’une visite à ses grands-parents paternels dans l’est du Texas, il avait demandé s’il était vrai que son père avait tué sa mère. Craignant de s’aliéner encore davantage son fils, Michael ne tenta jamais d’engager la conversation sur l’affaire ni de le convaincre qu’il avait été condamné à tort. Il supposait que Marylee contrerait chacun de ses arguments, et de toute façon il doutait qu’Eric le croie.

 

Les silences qui s’étiraient entre eux devinrent si pénibles que Michael se surprenait souvent à se tourner vers Marylee pour alimenter la conversation. Les deux heures allouées à ces séances paraissaient une éternité. « Bon… » faisait Marylee quand ils ne trouvaient plus rien à dire.

 

« Oui, acquiesçait Michael, c’est sans doute l’heure. »

 

Leur dernière visite fut si brève qu’Eric et Marylee prirent à peine le temps de s’asseoir. Eric, qui avait quinze ans, n’arrivait pas à regarder Michael dans les yeux. « Je ne veux plus venir », lâcha-t-il enfin. Michael fut tenté de remercier Marylee d’avoir monté son fils contre lui, ou de dire à Eric que tout ce qu’on lui avait fait croire était faux. Mais devant son fils qui regardait fixement le sol, il préféra garder ses pensées pour lui. « Je ne vais pas t’obliger à me rendre visite, dit-il. Tu peux venir quand tu veux si tu changes d’avis. » Avant de s’éloigner, il demanda à Marylee : « Prends bien soin de mon fils .»

 



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