Essais & documentaires littéraires
1

Une erreur judiciaire.
Deuxième partie : la harpe et le bandana


Pamela Colloff

 1.

 

« J’avais beau avoir demandé à être transféré ici pour pouvoir passer une maîtrise, ça a été un choc », écrivit Michael Morton le 22 janvier 2002 depuis sa cellule de la prison Ramsay 1, au sud de Houston. Il répondait à une lettre de Mario Garcia, un ancien collègue du Safeway d’Austin où il travaillait avant d’être mis en prison quinze ans plus tôt. En dehors de ses parents et de sa sœur cadette — qui faisaient les 800 kilomètres de trajet quand ils pouvaient — Mario était la seule personne de son ancienne vie à être restée en contact avec Michael. Pratiquement tous les autres le croyaient coupable. Durant l’automne et l’hiver 1986, l’affaire avait fait la une des journaux du centre du Texas, lui attirant une triste célébrité. « Le mari de la victime mis en examen pour meurtre », annonçait le Hill Country News à l’automne 1986. « Un drame de la frustration sexuelle », analysait en une le Austin American-Statesman juste avant qu’il soit condamné à la perpétuité en février 1987. Le Williamson County Sun avait alors titré « Coupable ». Michael était devenu un paria, un « pervers meurtrier », comme il se définissait ironiquement lui-même.

 

« Quand je suis arrivé ici, écrivit Michael depuis la ferme de la prison, on mettait tous les nouveaux au travail dans les champs. » C’était trois ans plus tôt. Maintenant, à 47 ans, il était trop vieux pour les travaux de force. L’âge avait adouci les contours de son visage et ses cheveux blonds grisonnaient. « Essaie d’imaginer entre vingt et quarante hommes, épaule contre épaule, hanche contre hanche, abattant leur houe à l’unisson pour couper des broussailles qui, Dieu m’est témoin, font bien deux à trois mètres de haut. Ou alors, les mauvais jours, travaillant dans un énorme fossé d’irrigation, à arracher les mauvaises herbes et les ramener à la surface. C’est un travail long, pénible, éreintant. Parfois, un mec tombe dans les pommes et il faut l’emmener à l’hôpital. (Quand ça t’arrive, on te traîne sur une colonie de fourmis rouges pour voir si tu simules ou pas. Dans tous les cas, ça craint.) Et tout ça pendant que des gardiens armés te tournent autour à cheval en faisant les durs et en beuglant des encouragements qui respirent vraiment l’amour du prochain. À toute cette camaraderie et à toute cette joie du travail au grand air s’ajoute une quantité incroyable de serpents, rats, sumacs vénéneux et insectes qui piquent, mordent et pincent, mais passons. Les premières semaines, j’ai bien failli crever. » En quinze ans de prison, Michael avait déjà enduré des étés suffocants sans climatisation, dans le vieux pénitencier de briques rouges, où les températures pouvaient rester au-dessus de 40 degrés pendant des semaines entières. Il avait dû repousser les avances de l’homme de main d’un des gangs de la prison, un géant qui mourrait plus tard du SIDA, et qu’il avait fini par inviter dans sa cellule pour le frapper à la gorge avec un bout de table de fortune. Il avait passé des nuits blanches à entendre des détenus pleurer dans leur lit et à penser à son fils Eric et à sa femme Christine, qui lui manquait de plus en plus à mesure que passaient les années. Mais dans ses lettres à Mario, Michael s’efforçait de rester positif. « Je me suis rapproché d’une bande de marginaux pas très futés mais à peu près fréquentables », écrivait-il dans une lettre. « Malgré tout, ça va, affirmait-il dans une autre. Je t’assure. »

 

Quand il faisait quand même allusion aux humiliations quotidiennes, il y ajoutait une bonne dose d’humour noir, comme lorsqu’il décrivit la « tempête brune », une grippe intestinale qui frappa un hiver toute la population de la prison. « Je vis dans un dortoir avec 56 mecs et 4 chiottes, écrivit-il. Fais le calcul. C’était pas beau à voir. » Il parlait avec fierté de la maîtrise de littérature qu’il essayait de décrocher — il avait déjà obtenu une licence en psychologie dans les premières années de son incarcération — et s’attardait sur l’immense plaisir que lui procuraient Homère et Dante. Il mentionnait en passant qu’il planchait sur un roman.

 

Dans ses lettres à Mario, il parlait souvent d’Eric. L’enfant était élevé par la sœur de Christine, Marylee, qui, comme le reste de sa famille, avait fini par croire Michael coupable. « Ça paraît incroyable, mais il a dix-huit ans », écrivit-il ce mois de janvier-là. C’est sa dernière année de lycée – il est dans un établissement catholique privé à Houston. Il paraît que les Jésuites savent faire rentrer deux trois trucs dans le crâne des ados, alors j’espère qu’il est prêt pour la fac. Je dis « J’espère qu’il est prêt« , parce que je n’en sais rien. On s’est éloignés. Il y a quelques années, il a atteint l’âge où rendre visite à son vieux n’est plus franchement une priorité ». En réalité, Eric, à quinze ans, avait rompu tout contact avec son père. Michael remerciait toujours Mario de prendre le temps de correspondre avec lui. « Peu importe comment finira ma chienne de vie, tu auras toujours une place dans mon cœur », écrivit-il en conclusion d’une de ses lettres. « Adiós pour aujourd’hui, mon ami. »



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