Essais & documentaires littéraires
1

République zombies


Mischa Berlinksi

1.

 

Je suis arrivé en Haïti au printemps 2007 : ma femme allait travailler pour la MINUSTAH, la Mission pour la stabilisation mise en place par les Nations Unies après la chute de Jean-Bertrand Aristide en 2004. Elle était affectée à Jérémie, une petite ville sur la côte sud-ouest. Jérémie est à 200 km environ de Port-au-Prince, mais il n’y a qu’une route non goudronnée pour relier les deux et le trajet peut prendre 14 à 15 heures ‒ et encore, quand la route est praticable : pendant la saison des pluies en été ou avec les ouragans en automne, ce n’est plus qu’un champ de boue. Il y a bien un bateau qui va à Port-au-Prince une fois par semaine, mais c’est long et dangereux. Le seul autre moyen de rejoindre la capitale est l’avion à hélices.

 

À peu près un mois après mon installation à Jérémie, la rumeur a commencé à se répandre en ville qu’il y avait un zombie dangereux en liberté. Ce zombie, à ce qu’on disait, pouvait vous tuer rien qu’en vous touchant. L’histoire a eu assez de poids pour faire fermer les écoles et on a demandé au chef local de la société secrète responsable de la population zombie de conduire une enquête. Quelques jours plus tard, Monsieur Roswald Val, au terme d’une investigation qu’on suppose rigoureuse, a fait une annonce sur Radio Lambi : il n’y avait rien à craindre ; il pouvait répondre de tous ses zombies.

 

Pas longtemps après cet incident, j’ai commencé à prendre des cours de  créole avec un chauffeur de moto-taxi appelé Lucner Delzor. Delzor était marié et père de quatre enfants, mais il entretenait aussi une maîtresse à l’autre bout de la ville. Il m’a raconté qu’il n’avait jamais bu ne serait-ce qu’un verre d’eau chez elle : elle aurait pu en profiter pour lui faire absorber un filtre d’amour et il aimait beaucoup trop sa femme et ses enfants pour prendre un tel risque.

 

L’une des premières phrases complètes que j’ai su dire en créole c’est : Gen zonbi toutbon vrè an Ayiti ? ‒ il y a vraiment des zombies en Haïti ? pour de vrai ? “Bien sûr,” m’a dit Delzor. Il en avait même déjà vus : des hommes et des femmes livides, les yeux absents, la voix nasillarde et, signe qui ne trompe pas, le menton affaissé ‒ des hommes et des femmes qui, il en était sûr et certain, étaient morts et avaient été enterrés. Ayiti, se repiblik zonbi, a-t-il conclu. Haïti, c’est la république des zombies.

 

Il fallait que j’en voie un de mes yeux, et donc j’ai entamé des démarches pour. Quelques semaines plus tard, au retour d’une conférence judiciaire, ma femme m’a raconté qu’un fonctionnaire de justice local lui avait parlé d’un cas étrange de zombification que sa salle d’audience avait eu à traiter deux mois plus tôt. Un cas, avait-il précisé, “un peu spectaculaire”.

 

Une semaine après, je suis allé rencontrer le juge Isaac Etienne dans la maison de béton encore en construction qu’il habitait à Roseaux, un village au bord de la mer. Les pêcheurs, leurs filets déjà rentrés, étaient allongés sur l’herbe de la petite place du village, où ils buvaient du rhum et jouaient aux dominos sous le soleil aveuglant de la fin de matinée. Le juge était un homme de quarante-deux ans d’allure juvénile, en tongs, chemise hawaïenne et short de surfer.

 

Dans le fond ce dossier, m’a-t-il dit, c’était une histoire de meurtre, ‒ mais avec cette particularité, de taille, que la victime n’était pas morte.

 

 

2. 

 

Disparue à l’âge de vingt-six ans, Nadathe Joassaint était née à Joseph, un village reculé dans les montagnes. Son père était un petit paysan, sa mère vivait à Port-au-Prince où elle était commerçante. Nadathe était connue pour sa beauté ‒ et si elle n’avait pas été si belle elle serait encore vivante. Tôt le matin du 7 novembre 2006, elle était sortie de chez elle parce que quelqu’un l’appelait. Tout de suite après, elle avait commencé à se sentir mal. Le lendemain, elle était morte.

 

À peu près deux mois plus tard, à la mi-janvier 2007, le juge Etienne était en train de finir de petit-déjeuner quand l’huissier de son tribunal était venu l’avertir qu’un attroupement ‒ qu’il évaluait à une centaine de personnes ‒ s’était formé devant le tribunal et le réclamait à cor et à cris. La foule était conduite par Madame Zicot Joassaint, la mère de la victime, qui après des semaines de chasse à l’homme amenait devant la justice ceux qu’elle accusait de la mort de sa fille.

 

Le juge n’avait pas trouvé la situation alarmante : il avait l’habitude de voir débarquer à n’importe quelle heure des gens surexcités qui lui amenaient des criminels en demandant justice. Ceux qui étaient aujourd’hui devant le tribunal scandaient : Mano, Kriminèl. Mano, Kriminèl. Il se rappelait d’une ambiance plutôt joyeuse.

 

Deux hommes ‒ Neolien Frankel, dit Mano, et Joseph Overne ‒ étaient à terre, allongés de tout leur long, après avoir été passés à tabac. Mano était jeune et petit, Overne plus vieux et plus grand. Ils étaient tous les deux en jean et tee-shirt et la même terreur soumise se lisait dans leurs yeux. Le juge avait ouvert le tribunal et commencé l’instruction. La foule débordait de la petite salle d’audience décrépite jusque dans la rue. Il avait installé les accusés en face de lui, à sa droite, et invité la plaignante, Madame Zicot, à s’avancer.

 

Soixante-cinq ans environ, les cheveux tressés, impeccable dans sa robe à rayures bleues et blanches, Madame Zicot s’était dressée de toute la hauteur de son mètre cinquante et avait brandi l’un des rares chefs d’inculpation du code pénal plus sensationnels que le meurtre : Li fè pitit fi m nan tounen zonbi ! Remèt mwen pitit mwen ! Il a fait de ma fille un zombie ! Ramène-la moi !



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