Essais & documentaires littéraires
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En 1860, Abraham Lincoln est élu à la présidence des États-Unis et décide d’abolir l’esclavage. En réaction, onze États esclavagistes du sud décident de faire sécession et de former les États confédérés d’Amérique dirigés par Jefferson Davis. C’est la guerre de Sécession qui va mettre le pays à feu et à sang de 1861 à 1865 et opposer l’Union du Nord à la Confédération du Sud.

 

D’abord, le chef militaire de la Confédération, Robert E. Lee, remporte une série de victoires mais il perd la Bataille de Gettysburg en juillet 1863. À la tête des troupes de l’Union, Ulysses Grant mène alors de sanglantes batailles d’usure contre Lee, l’obligeant à défendre Richmond en Virginie, la capitale des Confédérés. Finalement la reddition du général Lee au général Grant a lieu le 9 avril 1865 à Appomattox.

Nous ne sommes pas quittes


Lawrence P. Jackson

 

 

1.

 

Virginie : l’entrée de la caverne.

 

Il y a une dizaine d’années, je vivais en Virginie. J’avais passé mon enfance à Baltimore et travaillé à Washington, mais je me sentais attiré vers le Sud, où l’histoire de ma famille avait commencé il y a bien longtemps. À Richmond, la capitale de l’État, j’habitais non loin de Monument Avenue, avec ses statues à la gloire du gouvernement Confédéré, et cette proximité avait éveillé en moi un désir d’Histoire qui allait devenir une véritable passion. C’est alors que je commençai à rechercher les traces de mon père, né en Virginie comme toute ma famille. Le jour de son anniversaire, en juin, je pris la route 316 en direction de sa ville natale, tout en filmant en 35 mm les granges majestueuses qui encadrent la vieille route du tabac. Quelques semaines plus tard, je me rendis au bureau de l’état-civil pour me procurer son extrait de naissance. Le vieux registre tout déchiré contenait un trésor d’informations personnelles, notamment le nom de la rue de Danville où il était né. Par la suite, j’ai retrouvé une description de ce quartier par un écrivain de l’époque qui parle de « cabanes de nègres à moitié écroulées » et du « pauvre petit hôpital de Providence pour gens de couleur ». On raconte que pendant les pires moments de la Dépression de 1929, les femmes noires du quartier de Poor House Hill mangeaient de la terre.

 

Le document contenait aussi une petite révélation. Mon grand-père avait noté les noms de ses parents, « Ned Jackson » et « Less Hundley Jackson ». Je n’avais jamais entendu parler d’eux et je m’aperçus avec surprise que je ne les avais jamais imaginés non plus.

 

Les Noirs américains ont très peu d’opportunités de connaître leur passé d’avant la guerre de Sécession. Vos ancêtres peuvent avoir été d’affreux desperados dont les journaux ont couvert les démêlés avec la justice, assurant ainsi leur postérité. Autre hypothèse, ils appartenaient à un propriétaire particulièrement tatillon, qui aura pris la peine de noter scrupuleusement le nom de l’un d’eux le jour où il lui a attribué un peu de semoule de maïs, une couverture, une visite médicale ou trente-neuf coups de fouet. Finalement, mais c’est moins probable, votre famille a pu rapporter d’Afrique une légende transmise oralement, dont on peut retrouver la provenance. Mais la plupart des Noirs se sont contentés d’essayer de survivre à l’esclavage, purgeant souvent cette peine sur une petite ferme avec une douzaine de compagnons de captivité dont beaucoup d’enfants. Ajoutez à cela que de nombreux Américains noirs sont aussi méfiants à l’égard de l’Afrique que leurs compatriotes blancs, et les chances de retrouver la trace d’ancêtres esclaves sont très réduites. 

 

Bien sûr dans mon cas, le vrai problème c’était mon patronyme, incroyablement courant : le même que Mr. October ou que le Roi de la pop. Il y a aussi le footballeur Jesse Jackson, l’acteur Samuel Jackson, l’athlète olympique Bo Jackson… Le recensement de 2000 comptait 353 046 Américains noirs répondant au patronyme Jackson : presque un sur cent. Les Noirs représentaient 53% de tous les Américains appelés Jackson. Seuls Washington et Jefferson obtenaient un pourcentage plus élevé. Il y a plus de Washington et de Jefferson noirs que de blancs – mais plus de Jackson noirs que de Washington et de Jefferson, blancs et noirs confondus.

 

Quelques-uns de nos patronymes sont simplement les noms des nos anciens propriétaires : au XIXe siècle, en Amérique, les Afro-américains appartenaient en général à des colons d’origine britannique. C’est ainsi que le gros d’une population réduite en esclavage se retrouve avec une poignée de patronymes standards. Ce sont les Smith, les Johnson, les Williams, les Jones, les Brown, et les Jackson.

 

Cependant, certains de ces noms furent choisis librement et la filiation inventée de toute pièce. Après la Guerre de Sécession, beaucoup d’esclaves récemment affranchis choisirent tout naturellement des patronymes tels que Freeman, Washington, Jefferson ou, plus souvent encore, Lincoln – ceux de grandes figures nationales respectées et qui semblaient incarner les idéaux démocratiques et la liberté nouvellement acquise. C’est le démocrate Andrew Johnson qui était Président des États-Unis au moment où l’émancipation est devenue une réalité irrévocable et généralisée. Lui était plutôt partisan d’une Amérique blanche, mais il n’empêche que choisir son nom devait faire assez classe. Ça revenait à dire : « Vous avez vu ça ? La semaine dernière j’étais vendu aux enchères avec un mulet, et aujourd’hui je m’appelle comme l’homme qui dirige la Maison blanche ! »

 

Pensant à lui-même et à d’autres qui comme lui portaient le nom de personnages historiques, Ralph Waldo Ellison loua la faculté d’adaptation des Afro-américains après la fin de l’esclavage :

 

« Peut-être que pris dans leur ensemble, ces patronymes européens représentent un certain triomphe de l’esprit – marque d’ironie, affirmation de dignité, ils sont toujours le reflet d’un choix personnel. Ils nous parlent de ceux qui surent se rassembler, s’adapter et évoluer pour survivre aux forces qui les écartelaient. »

 

Ellison s’efforçait de désamorcer le côté incongru et presque ridicule que peuvent avoir, pris collectivement, les noms que les esclaves affranchis se sont choisis. Cependant même un esprit rationnel aussi puissant que le sien peine à justifier que les Noirs américains aient recréé ce qui ressemble fort à des catégories tribales.

 

 



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