Essais & documentaires littéraires
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Levez le pied – La vie ne se perd qu’une fois


Ted Conover

 

 

 1.

 

 

Une autoroute enjambait l’autre. Les conducteurs pouvaient quitter celle du haut pour rejoindre celle du bas grâce à une rampe en pente douce incurvée à 270 degrés. C’était comme une feuille de trèfle avec à l’intérieur un petit cercle de terre. Et à la lisière de ce cercle se tenait mon ambulance, dans l’attente d’un appel radio. La lumière oblique de l’après-midi s’engouffrait par les portières arrière grandes ouvertes. L’équipe avait également tiré la porte latérale droite de la grosse camionnette Mercedes pour obtenir un peu d’air. C’était optimiste parce qu’il n’y avait pas un souffle et qu’il faisait très chaud, et parce qu’à cet emplacement on était sollicités fréquemment ; à tout moment, on pouvait avoir à claquer les portières pour répondre à un accident.

 

Pourtant, les deux infirmières, Rasheedat Lawal et Florence Bada, n’étaient pas inactives. Les patients, attirés par la présence de l’ambulance, arrivaient à pied, et même si nous étions au bas de la rampe de sortie, il y avait beaucoup de monde. À Lagos, au Nigeria, les gens donnent l’impression de se disputer chaque centimètre carré de leur ville et les ronds-points ne font pas exception. De l’autre côté d’un gros buisson couvert de poussière et de la cabine cadenassée du WC chimique réservé au personnel de l’ambulance, un groupe d’hommes exposait des plantes d’agrément. Mais la plupart des autres vendeurs étaient ambulants parce qu’à Lagos un embouteillage se double toujours d’un marché — l’occasion d’écouler des spatules en plastique, des chargeurs de téléphone portable pour voiture, des noix de kola, des journaux, des cartes téléphoniques, des tourtes à la viande et pratiquement tout ce qu’on peut imaginer. Dans leur lutte pour l’espace, les vendeurs devaient aussi rivaliser avec les mendiants, tel ce garçon sans jambes qui utilisait une espèce de skateboard pour descendre la rampe en frappant la chaussée de ses mains. Beaucoup de vendeurs tendaient de petits sacs en plastique remplis d’eau ; leurs plus gros clients étaient les policiers qui stationnaient sur le bas-côté de la voie express Apapa-Oworonshoki, à une vingtaine de mètres en amont. Là, deux voies permettaient de rejoindre Ikorodu Road en contrebas, via un couloir de balises de déviation : c’était l’étang où les flics ferraient le poisson, sirotant leurs sachets d’eau en attendant le conducteur à verbaliser. L’inflation des sacs en plastique n’est pas pour rien dans le problème de déchets que connait la ville.

 

Au bas de la rampe, derrière nous et à peine visible, une galerie de sculptures loufoques était coincée entre la chaussée et le mur de bordure. Une tête d’éléphant gueule béante, en pierre et mortier, constituait la pièce maîtresse ; la chose mesurait un mètre cinquante de haut, et il fallait se baisser pour la traverser et atteindre le « bureau ». De l’autre côté, près d’une bouteille de bière en plastique de trois mètres de haut — une publicité —, un autre groupe de policiers, d’une autre administration. Sous le pont, dans l’obscurité et loin des regards, des « area boys » — des jeunes sans-abri vivant en bande et qui, me mettait en garde le seul guide touristique que j’avais déniché sur le Nigeria, « utilisent l’intimidation physique pour obtenir ce qu’ils veulent, ou tout simplement arrêtent les gens et leur réclament de l’argent ou des objets en les menaçant avec des ceintures, des fouets, des bâtons ou, pire, des armes ». Les routes sont aussi leur terrain de chasse, mais je l’ignorais encore.

 

Tout le monde dans le coin considérait l’ambulance comme une sorte de clinique mobile de santé. Et Florence et Rasheedat étaient en général heureuses de s’occuper des plaies et des bosses, de distribuer des « antalgiques» (de l’aspirine) et de poser un diagnostic rapide (encore qu’hésitant) sur les nombreux maux du voisinage. Voilà qu’une femme accompagnée d’un vieil homme à l’œil enflé, peut-être son père, aidait celui-ci à monter dans la camionnette. Florence enfila des gants en latex, prit la température de l’homme et examina attentivement son œil à l’aide d’une lampe torche. Le patient suivant, un adolescent, avait le bras éraflé. Rasheedat mit ses gants et alla chercha des lingettes antiseptiques. Pendant ce temps, le troisième membre de l’équipe, Nurudeen Soyoye, écoutait la radio dans l’habitacle. Il était jeune, beau et solidement charpenté. En tant que « pilote », ou conducteur, il gagnait la moitié du salaire des infirmières, mais comme la majorité des Lagosiens que j’ai rencontrés, il s’estimait chanceux d’avoir un emploi régulier. Nurudeen m’apprenait à écouter la radio. Les appels provenaient surtout de la Base 1, le Q. G. des ambulances à l’hôpital général d’Ikeja, à quelques kilomètres au nord, sur le continent. L’autre centre des urgences, la Base 2, se trouvait à l’hôpital général de l’île de Lagos. Il y avait dix-sept positions de stationnement ou « points » autour de la ville. Nous étions au Point 5, également appelé Anthony, un emplacement central connu pour recevoir de nombreux appels.

 

Au moment où les infirmières, profitant d’une brève accalmie, s’installaient sur la partie du brancard à roulettes qui échappait à l’ardeur du soleil pour se désaltérer à leurs sachets, un appel nous parvint. « On y va ! » s’écria Nurudeen à travers la petite fenêtre de l’habitacle communiquant avec l’arrière de l’ambulance. Et il précisa à mon intention : « Un accident de camion ». Les infirmières claquèrent les portières et verrouillèrent le hayon. Chacun boucla sa ceinture. Le moteur rugissait, les gyrophares tournaient, la sirène émit un hurlement. Je ressentis une légère bouffée d’adrénaline, mais je me demandai bientôt si ce n’était pas surtout l’excitation du débutant : Nurudeen se glissa au bas de la rampe et se mêla à la circulation sans que la sirène hurlante semble faire la moindre différence. La circulation était si engorgée que les véhicules auraient eu du mal à se rabattre, s’ils l’avaient voulu, et la plupart ne le voulaient visiblement pas. Nous étions dans la même boîte de sardines que tout le monde.



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