Essais & documentaires littéraires
1

Les gens lucides sont toujours seuls


Tim Kreider

1.

 

En écrivant ce qui suit, je sais que je fais une croix sur une amitié. Mais de toute façon, cette amitié est déjà morte, elle appartient plus au passé qu’à ma vie présente et mon souci, ce n’est plus tant de sauver cette relation que d’éviter de blesser quelqu’un qui a déjà trop souffert d’avoir été attaqué et tourné en ridicule. Mais je pourrai faire autant d’efforts que je veux pour me mettre à sa place et présenter les choses honnêtement, je sais que tout ce que je dirai sur lui, Ken l’interprétera comme une trahison.

 

Ce que lui aurait voulu que je dise à son sujet, je le sais au mot près, parce que quand je l’ai mis au courant de mon projet d’écrire sur lui il m’a répondu : Pourquoi tu ne dirais pas un truc dans ce genre, par exemple ? avec en pièce jointe un petit texte de sa composition. Ça avait un côté un peu décalé, comme si quelqu’un voulait choisir lui-même son surnom ou ordonnait à ses amis de penser à lui chaque fois qu’ils entendent sa chanson préférée. Ken semblait de plus en plus incapable de tolérer une vision de lui un tant soit peu différente de celle que lui avait.

 

Je ne reproduirai pas ici les quelques lignes de Ken, parce que depuis qu’il me les a envoyées, il m’a explicitement interdit de le citer de quelque manière que ce soit. Mais ça racontait l’histoire d’un type qui se prend d’intérêt pour une controverse scientifique et fait des recherches qui l’amènent à des conclusions alarmantes, conclusions à la suite desquelles il met en garde les gens qu’il aime. Ce portrait n’avait rien de mensonger, mais il était plein d’euphémismes, du genre faire partager ses réflexions pour ce que moi j’aurais décrit comme une campagne de prosélytisme acharné. Ça faisait quelques années déjà qu’avec Ken, je me sentais un peu comme quand on essaie de rester proche d’un ami qui s’est marié avec une folle ou converti sur le chemin de Damas (Ken aurait sans doute beaucoup à dire sur ces analogies) : le genre de situation qui vous oblige à prendre acte du fait que quelque chose qui vous laisse complètement indifférent (dans le meilleur des cas) est maintenant une part essentielle de la vie de votre ami, lequel de son côté attend de vous un enthousiasme à la mesure du sien. On ne peut pas s’en tirer en disant : Euh… oui, c’est intéressant, je vais y réfléchir et changer de sujet : il n’y a plus d’autre sujet possible.

 

Ken a consacré des années de sa vie et des dizaines de milliers de mots à essayer de nous convaincre, moi et d’autres amis, que notre civilisation était à la veille d’une catastrophe planétaire, infiniment plus terrible que les deux Guerres mondiales, tous les pogroms et toutes les purges, toutes les épidémies et toutes les famines du vingtième siècle réunis. Il en était à ce point persuadé qu’il a changé de métier, vendu sa maison et déménagé à l’autre bout du pays avec sa femme, se brouillant au passage avec sa famille et ses amis. Ne pas prendre ses prédictions au sérieux revenait à ne pas le prendre au sérieux lui. C’était sans issue. J’ai dû me résigner à laisser s’éteindre une amitié que j’avais longtemps considérée comme indispensable à ma vie. Voici ma version des faits.

 

2.

 

J’ai souvent dit de Ken qu’il était la personne la plus intelligente que je connaisse et je ne crois pas avoir été le seul. Comme Michael Herr le disait de Stanley Kubrick : Son ascenseur monte jusqu’au toit. J’étais son assistant à la fac quand on s’est rencontrés il y a plus de vingt ans, et même après ça il est resté mon mentor et moi son disciple. Rien que d’essayer d’être à son niveau me donnait l’impression d’être plus intelligent. Passer du temps avec lui ou passer du temps avec mes autres amis, c’était le jour et la nuit. Avec eux, on se vidait la tête en buvant des bières et en cherchant des conneries à se raconter. Avec lui, c’était comme de lire Conrad ou d’écouter un quartet de Beethoven : il fallait s’accrocher mais ça valait la peine. Nos conversations pouvaient être obscures et partir dans tous les sens, n’empêche que c’était toujours pour quelque chose. On ne perdait pas notre temps. Et si tant de rigueur me semblait parfois contraignant, je me suis aussi rendu compte que c’était quelque chose qui avait cruellement manqué à ma vie.

Quand Ken rencontrait quelqu’un, il lui posait toujours mille questions sur lui, sa vie, ses projets, ce qui lui tenait à cœur. Le type en face était d’abord mal à l’aise, mais très vite il s’animait, il essayait d’élaborer des réponses construites à des questions que personne n’avait jamais pris la peine de lui poser. C’était dur de savoir si Ken s’intéressait sincèrement aux gens ou si c’était juste qu’il considérait chaque nouvelle rencontre comme un nouveau gisement pour alimenter sa curiosité intellectuelle. Mais peu importe : quand quelqu’un vous écoute comme ça, qu’il s’implique de toute son intelligence dans ce que vous lui racontez, d’un coup votre parcours et vos idées vous semblent beaucoup plus dignes d’intérêt. Vous avez envie de lui raconter ce que vous pensez (même si c’est encore un peu flou dans votre tête) et de lui confier vos problèmes les plus épineux. Il était tellement présent, tellement prêt à se mouiller dans la discussion, que vous pouviez mettre très longtemps avant de vous apercevoir que vous, en revanche, vous ne saviez rien sur lui.



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