Essais & documentaires littéraires
1

Les fantômes du tsunami


Richard Lloyd Parry

1.

 

J’ai rencontré un prêtre, dans le nord du Japon, qui exorcisait les esprits des morts noyés par le tsunami. C’est plus tard dans l’année que les fantômes se sont mis à apparaître par légions entières. Mais deux semaines à peine s’étaient écoulées depuis la catastrophe quand le premier cas de possession s’est présenté au révérend Kaneda, qui officiait dans un temple zen de Kurihara, une ville à l’intérieur des terres. Ni lui ni personne autour de lui  n’avait connu de séisme aussi violent que celui du 11 mars 2011. Dans le temple, les épaisses poutres en bois avaient ployé et gémi sous la pression. Le courant, le téléphone et l’eau étaient restés coupés pendant des jours et les habitants de Kurihara, privés d’électricité, étaient moins bien informés de ce qui se passait sur la côte, à une cinquantaine de kilomètres, que des gens qui regardaient la télévision à l’autre bout du monde. Mais quand quelques familles d’abord, puis toute une foule, ont commencé à se présenter au temple avec des cadavres à inhumer, ils ont compris.

 

Près de vingt mille personnes étaient mortes d’un coup. En l’espace d’un mois, le révérend a pratiqué deux cents cérémonies funéraires. Plus terrifiant encore que le nombre des morts, le spectacle des survivants restés derrière. « Ils ne pleuraient pas, m’a dit le prêtre un an plus tard. Il n’y avait aucune émotion. Leur deuil était trop profond, la mort avait frappé trop brutalement. Ils comprenaient les données de leur situation – qu’ils n’avaient plus de maison, plus de moyens de subsistance, plus de famille. Ils comprenaient chaque élément de manière isolée, mais ils n’arrivaient pas à reconstituer un tableau d’ensemble, et ils n’arrivaient pas à comprendre ce qu’ils devaient faire, ni même parfois où ils étaient. Je ne pouvais pas vraiment leur parler, en vérité.  Tout ce que je pouvais faire c’était être là avec eux, lire les sutras et conduire les cérémonies. C’était ce que je pouvais faire. »

 

Au milieu de l’horreur et de l’hébétude, le révérend Kaneda a reçu la visite d’un homme qu’il connaissait, un maçon que j’appellerai Takeshi Ono – il  a honte de ce qui lui est arrivé et ne veut pas qu’on publie son vrai nom. « C’est quelqu’un de tellement simple, m’a raconté le révérend. Il prend tout ce qu’on lui dit au pied de la lettre. Vous êtes anglais, c’est ça ? Il ressemble à votre Mister Bean. » Je n’irais pas jusque là : il n’y avait rien de grotesque chez Takeshi Ono. C’était un homme costaud et trapu approchant la quarantaine, le genre d’homme qui se sent plus à l’aise en bleu de travail. Mais il avait un genre de simplicité lunaire qui rendait d’autant plus crédible son récit.

 

 

2.

 

Takeshi Ono était sur un chantier quand le séisme s’est déclenché. Il est resté plaqué au sol tout le temps que ça a duré, à côté de son camion qui tanguait en menaçant de se renverser. Il est rentré chez lui par des routes sans feux de signalisation, et ce n’était pas rassurant, mais les dégâts physiques étaient remarquablement légers : quelques poteaux moitié déracinés, quelques murets écroulés. Grâce à sa petite entreprise de bâtiment, Takeshi avait tout ce qu’il fallait pour parer aux menus désagréments que peut entraîner un tremblement de terre. Dans les jours qui ont suivi, il a pu continuer à travailler avec des réchauds de camping, des générateurs et des jerricanes, sans suivre de trop près les  informations.

 

Mais quand la télévision a été rétablie, il n’a plus été possible d’ignorer l’étendue du désastre. Takeshi Ono a regardé les images qui passaient en boucle : le panache de fumée au-dessus du réacteur, les vidéos prises au portable où l’on voyait la vague noire broyer des ports, des maisons, des centres commerciaux, des voitures et des silhouettes humaines. C’étaient des lieux qu’il avait toujours connus, des villages de pêcheurs et des plages à une heure de route derrière les montagnes. En les voyant détruits, il a eu la même réaction que beaucoup d’autres au même moment, y compris des gens qui avaient dû être évacués ou qui avaient été frappés plus directement. Les faits n’étaient pas contestables – des villes et des villages entiers avaient été balayés, des milliers de gens avaient perdu la vie – mais en même temps c’était impossible. Impossible et, pour tout dire, absurde. Insoutenable, écrasant, impensable – et en même temps, une blague.

 

« Ma vie avait repris son cours normal, m’a dit Takeshi. J’avais de l’essence, j’avais un générateur, et personne que je connaissais n’était mort ni blessé. Le tsunami je ne l’avais pas vu, pas de mes yeux. Alors j’avais un peu l’impression d’être dans un rêve. »

 

Dix jours après la catastrophe, il a pris sa voiture et accompagné de sa femme et de sa mère, il est allé voir ce qu’il en était sur la côte, derrière les montagnes. Ils sont partis de bonne humeur, se sont arrêtés pour faire quelques courses et sont arrivés à l’heure du déjeuner. Pendant presque tout le trajet, les paysages qu’ils traversaient étaient ceux qu’ils avaient toujours connus : champs de riz brun, villages en bois et tuiles, ponts au-dessus de larges rivières paresseuses. Mais une fois dans les montagnes, ils se sont mis à croiser de plus en plus de véhicules de secours – la police et les pompiers, mais aussi des camions militaires des forces japonaises d’autodéfense. Et quand la route a commencé à redescendre vers le littoral, leur entrain s’est vite envolé. Sans avoir eu le temps de comprendre, ils étaient entrés dans la zone dévastée.

 

Il n’y avait eu aucun indice, aucune frange de transition où les ravages seraient apparus par degrés. La vague était arrivée avec toute sa puissance et avait dépensé toutes ses forces avant de s’arrêter à une limite aussi nettement marquée que le niveau d’une marée haute. Au-delà, tout était intact, en-deçà, plus rien n’était  pareil.

 

Aucune photo n’en donnait la mesure. Même les images à la télé échouaient à retransmettre le caractère panoramique du désastre, et le sentiment dont on était saisi sur la plaine, d’être de toutes parts cerné par la destruction. Pour décrire des paysages de guerre, on parle souvent de destruction « totale ». Mais même les bombardements aériens les plus violents laissent derrière eux quelques murs, quelques fondations d’immeubles calcinés, des parcs et des forêts, aussi, des routes et des sentiers, des champs et des cimetières. Le tsunami n’avait rien épargné, et il avait accompli des prodiges surréalistes de juxtaposition, avec lesquels aucune explosion n’aurait pu rivaliser. Il avait déraciné des forêts entières pour les éparpiller des kilomètres plus loin, à l’intérieur des terres. Il avait décollé le revêtement des routes et rejeté çà et là des nœuds de ruban d’asphalte. Il avait réduit les maisons à leurs fondations et déposé des voitures, des camions, des bateaux et des corps sur les toits des immeubles les plus hauts.

 

Arrivé à ce stade de son récit, Takeshi Ono a montré de la réticence à raconter en détail ce qu’il avait fait et où il était allé. « J’ai vu les débris, j’ai vu la mer. J’ai vu les immeubles démolis. Mais ce n’était pas que les choses – c’était aussi l’atmosphère. C’est un endroit où j’allais tellement souvent. Ça m’a fait un choc immense. Et tous ces policiers, tous ces soldats. C’est dur à décrire. Ça donnait une impression de danger. D’abord je me suis dit que c’était terrible. Et tout de suite après j’ai pensé :  “Est-ce que c’est la réalité ?” »

 

Ce soir là, Takeshi, sa femme et sa mère se sont mis à table comme d’habitude. Il se souvient avoir bu deux canettes de bière en mangeant. Après quoi, sans raison particulière, il a sorti son portable et commencé à appeler des amis. « Ils décrochaient et je leur disais “Salut, ça va ?”, ce genre. Ce n’était pas que j’avais grand chose à leur raconter. Je ne sais pas pourquoi, mais je commençais à me sentir vraiment seul. »

 

Quand il s’est réveillé le lendemain, sa femme était déjà partie. Il n’avait rien à faire et a passé la journée tranquille chez lui. Sa mère s’affairait dans la maison, mais elle semblait étrangement contrariée, voire fâchée. Quand sa femme est rentrée du bureau, elle aussi était tendue. « Il y a un problème ? », lui a-t-il demandé.

 

Elle a répondu : « Je demande le divorce !

– Le divorce ? Mais pourquoi ? Pourquoi ? »

 



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