Essais & documentaires littéraires
1

L’autoroute des disparues


Vanessa Veselka

1.

 

Durant l’été 1985, quelque part près de Martinsburg, en Pennsylvanie, le cadavre d’une jeune femme a été découvert dans la benne à ordures d’une aire de repos. Je venais de me faire prendre en stop et j’attendais dans un camion non loin de là que le chauffeur règle son essence pour que nous puissions partir. Lorsqu’on a trouvé la fille, des cris ont retenti. Un type est sorti en courant du restaurant et s’est mis à hurler pour disperser la petite foule qui se pressait autour de la benne sous la pluie. Apparemment, la fille morte était une adolescente qui faisait du stop. Je me souviens avoir pensé que j’aurais pu être à sa place : moi aussi j’étais ado, et moi aussi je faisais du stop. Le chauffeur du camion où j’étais marchait sur l’asphalte mouillée. En le voyant avancer vers moi, j’ai eu une autre pensée : et si c’était lui le tueur ? Il est monté dans la cabine, s’est glissé derrière le volant et a dit qu’on devait y aller : il n’avait pas de temps à perdre. Il a rangé ses papiers, il a desserré le frein. Ni lui ni moi n’avons fait allusion à la fille. Au moment où nous quittions l’aire de repos, j’ai jeté un œil dans le rétroviseur. On tendait du ruban jaune autour de la benne pour délimiter la scène de crime, une autre voiture de police déboulait sur le parking.

 

Ce trajet-là s’est déroulé sans encombres. Nous avons roulé jusque dans l’Ohio en buvant des cocas light et en écoutant Bruce Springsteen. Le routier m’a invitée à déjeuner et n’a même pas essayé de coucher avec moi, ce qui dans mon univers faisait de lui un prince. Quelques jours plus tard, en revanche, je traversais la Caroline du Nord puis la Caroline du Sud par l’autoroute I-95 et je suis montée avec un autre type, qui s’est avéré tout sauf sympa. Je ne me souviens pas de grand-chose, sauf qu’il était plus grand et plus sec que la plupart des routiers. Il ne portait pas de jean ni de tee-shirt mais une chemise en coton dont les manches étaient soigneusement remontées sur ses biceps. Je n’avais jamais vu de cabine aussi propre. Je n’avais pas dû le trouver inquiétant, sinon je ne serais pas montée, mais une fois en route, son comportement s’est transformé. Il a cessé de répondre à mes questions. Il a changé physiquement. Il a paru grandir sur son siège, les muscles de son visage se sont relâchés pour lui donner un air à la fois indifférent et arrogant. Là il a commencé à parler de la fille dans la benne, et m’a demandé si je connaissais le Club de la Mort qui Rit : « On rigole avec la Mort », a-t-il précisé.

 

Peu après, il s’est arrêté sur le bas-côté en lisière d’un bois et il a sorti un couteau de chasse. Il m’a ordonné de passer à l’arrière de la cabine. Je me suis mise à parler, à répéter les mêmes choses en boucle. J’ai dit que je savais qu’il ne voulait pas vraiment faire ça. Qu’il avait le choix. Je lui ai dit de réfléchir et de décider après. Qu’il avait le choix. Que s’il me laissait partir je n’irais pas voir les flics. Mais qu’il était le seul à décider. Il m’a regardée et je me suis pétrifiée. Je n’ai plus rien dit. Mon corps savait que c’était fini. Alors il a prononcé un mot : Cours. Je me suis précipitée dans le bois sans regarder derrière et je suis restée cachée jusqu’à ce que je voie le camion repartir. La nuit était tombée. En état de choc, j’ai regagné la route et levé le pouce, en direction du sud. Je ne suis pas allée voir la police et pendant des années je n’ai raconté cette histoire à personne.

 

2.

 

Au printemps dernier, un ami m’a envoyé un lien vers un article sur un tueur en série. Son mail avait pour objet : « C’est pas lui, le mec dont tu m’as parlé ? » Le tueur en question s’appelait Robert Ben Rhoades. Ancien routier, il était en prison depuis 1990 et venait d’être reconnu coupable d’une série de meurtres non élucidés. Sur les premières photos que j’ai vues, son visage ne me disait rien. Mais j’ai trouvé des clichés de lui plus jeune et il m’a alors semblé plus familier. Je croyais reconnaître les lunettes, les pommettes et quelque chose dans l’expression, surtout de la bouche. La même arrogance froide. Le routier qui m’avait prise en stop ressemblait à Rhoades. Mais à vrai dire, il ressemblait à beaucoup de monde. Rhoades n’aurait eu que trente-neuf ans à l’époque, alors que dans mon souvenir, le type était plus âgé. Et il avait les cheveux châtains ou grisonnants. Mais pour une adolescente, quelqu’un qui frise la quarantaine est un vieux. Et les cheveux paraissent souvent plus foncés en photo. Je me souviens aussi d’une lumière un peu étrange. C’était une journée couverte, orageuse, et tout dans le camion était gris.

 

Après cet e-mail j’ai contacté le FBI, qui à mon grand soulagement n’a pas donné suite. Mon histoire remontait à vingt-sept ans, il y avait prescription. Mais les photos ne quittaient pas mon esprit, et les questions se pressaient dans ma tête : et si l’homme qui m’avait menacée était bien celui qui avait tué l’autre autostoppeuse ? Pourquoi m’avait-il laissée partir ? Qui était cette fille dans la benne à ordures ? Pourquoi est-ce que je n’avais alerté personne ? Je me sentais coupable et j’avais besoin de trouver des réponses à mes questions. J’ai commencé une enquête.

 

Je n’ai aucune fascination pour les tueurs en série, et donc j’ignorais combien Rhoades était célèbre. Des articles, des séries télé, des livres lui ont été consacrés – Driven to Kill, Roadside Prey, Killer on the Road, l’occasion pour moi de constater qu’il justifie à lui seul tout l’effroi que m’inspire l’espèce humaine. Robert Ben Rhoades était un sadique sexuel. Il enlevait des femmes qu’il torturait et violait pendant des semaines avant de les tuer. On sait peu de choses sur sa vie dans les années 1980. Il évoluait dans le milieu BDSM et libertin de Houston, où il avait grandi. Il était marié. Quand on l’a arrêté, il a déclaré qu’il faisait « ça » depuis quinze ans, ce qui ferait remonter son premier meurtre aux années 1970. Rien que dans les trois ans qui ont précédé son arrestation, le mouchard de son camion le place à proximité de cinquante scènes de meurtres non élucidés. On n’a pas pu lui attribuer les cinquante – lui n’en avoue que trois – mais le FBI a de bonnes raisons de croire que dans sa période la plus active, il éliminait une à trois femmes par mois.

 

La première fois qu’il a été arrêté c’est quand un policier de l’Arizona a trouvé une femme, Lisa Pennal, qui hurlait enchaînée à l’arrière de sa cabine. Il a été inculpé d’enlèvement et d’agression sexuelle. Mais ce sont le viol et le meurtre de Regina Walters, une adolescente de quatorze ans originaire de Pasadena, qui l’ont envoyé en prison à vie. En février 1990, elle faisait du stop avec Ricky Jones, son petit copain, et Rhoades les a pris dans son camion. Il s’est tout de suite débarrassé de Jones, dont les ossements ont été retrouvés dans le Mississippi. Mais il a gardé Regina au moins deux semaines, pendant lesquelles il lui a rasé la tête et le pubis, l’a transpercée d’hameçons et l’a photographiée en robe noire et talons, défigurée par la peur, avant de l’étrangler au fil de fer et de laisser son corps de quarante-cinq kilos se décomposer dans une grange en bordure de  l’I-70, dans l’Illinois.



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