Essais & documentaires littéraires
1

Guérir. Faillir.


Atul Gawande

1.

 

C’était un lundi ordinaire à la Cour supérieure de justice du Comté du Middlessex à Cambridge, Massachusetts. Ce jour-là, cinquante-deux affaires pénales et cent quarante-sept affaires civiles étaient en session. Dans la salle d’audience 6A, Daniel Kachoul passait en jugement sur trois chefs d’accusation pour viol et trois pour agression. Dans la salle 10B, David Santiago était jugé pour trafic de cocaïne et possession illégale d’arme à feu. Dans la salle 7B, se tenait une audience préparatoire pour l’affaire Minihan contre Wallinger, une plainte au civil pour une histoire d’infraction au code de la route. Et à côté, dans la salle 7A, le Dr Kenneth Reed comparaissait pour erreur médicale.

 
Reed, dermatologue formé à Harvard, vingt et un ans de pratique, n’avait jamais été poursuivi par la justice. Ce jour-là, il devait s’expliquer au sujet de deux consultations à son cabinet et d’un appel téléphonique qui avaient eu lieu près de dix ans auparavant. Barbara Stanley, une femme de cinquante-huit ans, lui avait été adressée à l’été 1996 par son généraliste pour un nodule noir verruqueux de cinq millimètres de diamètre sur la cuisse gauche. Reed avait pratiqué une biopsie de la lésion, sous anesthésie locale, à son cabinet. Le compte rendu du pathologiste était revenu quelques jours plus tard faisant état d’un diagnostic quasi certain de cancer de la peau : un mélanome malin, avait déclaré Reed à Mme Stanley au rendez-vous suivant, ajoutant qu’il était impératif d’élargir l’exérèse en peau saine sur au moins deux centimètres de chaque côté. Il craignait des métastases et avait recommandé une intervention immédiate mais sa patiente rechignait. L’excision, telle qu’il l’avait dessinée sur sa cuisse, aurait fait huit centimètres de large et elle refusait de croire qu’un acte qui laisserait des traces aussi visibles était indispensable. Elle avait évoqué le cas d’une amie à qui on avait annoncé à tort un cancer et qui avait subi une intervention chirurgicale inutile. Mais Reed avait insisté et, à la fin de leur discussion, elle avait consenti à faire enlever le reste de la lésion pour une seconde biopsie. La marque ne ferait qu’un centimètre. Lui, de son côté, avait accepté de confier tous les prélèvements à un autre pathologiste pour un deuxième avis.

 
À la grande surprise de Reed, le nouveau prélèvement ne comportait aucune trace de cancer. Surtout ce deuxième pathologiste, le Dr Wallace Clark, éminente autorité sur le mélanome, avait conclu en reprenant la première biopsie que le diagnostic initial était erroné. « Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un mélanome, même si je ne peux pas totalement l’exclure », pouvait-on lire dans son rapport. À la mi-septembre, Reed et sa patiente avaient commenté ces nouvelles données par téléphone.

 
Jusque-là, tout le monde s’accordait sur les faits. Le litige concernait ce qui s’était dit au cours de cette conversation. Dans la version de Barbara Stanley, Reed avait affirmé que finalement ce n’était pas un mélanome, le deuxième avis sur la biopsie originale étant « négatif », et que par conséquent, il n’était pas nécessaire de réopérer. Reed donnait une version différente de cet échange : « J’ai indiqué à Barbara Stanley que pour le Dr Wallace Clark, il s’agissait d’une lésion bénigne appelée naevus de Spitz et non d’un mélanome, mais qu’il ne pouvait pas en être sûr à cent pour cent. Que, toujours de l’avis du Dr Clark, cette lésion avait été traitée correctement, qu’une nouvelle intervention n’était pas nécessaire, mais qu’il faudrait surveiller. J’ai aussi alerté Barbara Stanley sur la contradiction entre ces nouveaux résultats et le précédent rapport anatomo-pathologique et je lui ai redit que le plus prudent serait de me permettre d’enlever deux centimètres de peau en plus autour de la lésion. » Au lieu de quoi elle s’était emportée, lui avait reproché son mauvais diagnostic initial et avait rejeté toute nouvelle intervention. « J’ai alors insisté pour que Barbara Stanley revienne au moins pour un suivi régulier », dit-il. Mais elle ne voulait plus le voir. Et même, elle lui avait écrit une lettre incendiaire pour l’accuser de l’avoir mal soignée, puis avait refusé de payer ses honoraires. 

 

Deux ans plus tard, la grosseur réapparaissait. Mme Stanley alla consulter un autre médecin. Cette fois, le compte rendu du pathologiste revint avec un diagnostic clair : mélanome malin très invasif. Une exérèse complète, lui dit-on, aurait probablement dû être faite en première intention. Quand, finalement, elle subit une procédure plus radicale, le cancer s’était déjà propagé aux ganglions lymphatiques dans l’aine. Elle entama alors une cure de chimiothérapie qui devait durer un an. Cinq mois après, elle faisait une crise d’épilepsie. Le cancer avait métastasé au cerveau et au poumon gauche. On essaya une radiothérapie. Quelques semaines plus tard, Barbara Stanley était morte.
 

Pas avant d’avoir appelé un avocat depuis son lit d’hôpital. Elle avait trouvé dans les Pages Jaunes un encart publicitaire pleine page pour un juriste du nom de Barry Lang, spécialisé dans les erreurs médicales, qui s’était précipité à son chevet le jour-même. Elle souhaitait intenter un procès à Kenneth Reed. Lang s’était chargé de l’affaire. Six ans plus tard, représentant les enfants de Barbara Stanley, il prenait place à la barre d’une salle d’audience de Cambridge et appelait Reed à comparaître.



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