Essais & documentaires littéraires
1

On croit connaître les gens


Tim Kreider

1.

 

Il y a quelques années, j’étais dans le Colorado, à Cripple Creek, dans un bar (le genre d’établissement avec des machines à poker intégrées au comptoir), quand j’ai vu passer à la télé une bande-annonce pour la prochaine émission d’Oprah Winfrey. Elle recevait Jennifer Finney Boylan, une romancière qui sortait un livre sur son changement de sexe.

 

Attends, je la connais ! Je n’ai pas l’habitude de lâcher ce genre de trucs dans un bar où je mets les pieds pour la première fois, mais c’est pas tous les jours non plus qu’on connaît l’invitée d’Oprah Winfrey. Ou alors c’était la bière qui m’avait désinhibé. (En plus, comme je l’apprendrais quelques heures plus tard, je souffrais de l’altitude.) Le type sur le tabouret d’à côté (chapeau à plume de coq et cravate en lacet) a mis un moment à percuter le thème de l’émission.

 

Ça n’a pas été…  — il marchait sur des œufs —  … bizarre ?

J’ai répondu : Si. Il a hoché la tête. On est retournés à nos bières.

 

2.

 

J’ai rencontré Jim Boylan il y a vingt-cinq ans, un été où il animait un atelier d’écriture pour ados et où j’étais son assistant. Dans ce contexte (et pour des raisons strictement pédagogiques) on a bandé les yeux d’adolescentes de quatorze ans à qui on a fait boire de l’eau sucrée et palper un Godzilla gonflable. Moi j’étais étudiant en premier cycle à la fac, Jim était chargé de TD, et après l’été de cet atelier d’écriture, au lieu de m’inscrire au séminaire sur Ulysse par le spécialiste de Joyce, j’ai choisi les cours de Jim, qui portaient des titres comme Horreur et Comédie ou Modernisme, Métafiction et Irréalisme (d’ailleurs, l’irréalisme, je ne sais toujours pas ce que c’est). Il donnait toujours le dernier cours du semestre chez lui, en dehors du campus, et une fois ça s’est terminé dans le parc d’en face avec trois aspirants romanciers qui lancent des feux d’artifices piqués dans une tarte. Je passais chez lui de temps en temps, il improvisait des chansons débiles à la cithare pour me faire marrer, ou alors on se faisait une partie de Chutes & Candyland, un jeu de société hybride dont on avait inventé les règles tous les deux et qui aurait dû révolutionner le monde du loisir d’intérieur.

 

Jim a été pour moi un référent masculin, même si quand on connaît la suite de l’histoire, c’est un peu un comble. Il a été la première personne que je connaissais à publier un livre — bon d’accord, dans des presses universitaires, avec une couverture hideuse, violette et turquoise… mais quand même ! Ça prouvait qu’être publié, ça pouvait arriver à des vrais gens dans la vraie vie. C’est Jim qui m’a initié au Juicy Juice, une boisson pour enfants qui plaît à tous les âges. Il m’a fait écouter des choses dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence, comme le Penguin Cafe Orchestra. Un jour, il était en train de parler avec quelqu’un qui lui racontait qu’il avait une maladie chronique, et je me rappelle avoir pensé que ce qu’il disait, c’était exactement ce qu’il fallait dire dans ce genre de circonstances. J’en suis même arrivé au point où mon rire commençait à ressembler au sien — j’étais à l’âge où les gestes et expressions des gens qu’on admire sont aussi contagieux que la varicelle chez les jeunes enfants. Il avait un rire sarcastique et haut perché, impossible à confondre avec aucun autre : une fois j’étais au théâtre, dans le noir, à un moment toute la salle a ri, et c’est là que j’ai su que Jim était dans le public. Son père est mort d’un cancer au moment où on a diagnostiqué celui du mien. Je ne me souviens pas qu’il ait jamais cru bon de me donner des conseils, mais comme pour la publication de son livre, savoir que ça lui était arrivé rendait les choses plus concrètes.

 

Plus tard, Jim et sa femme se sont installés dans le Maine et j’ai pris l’habitude d’aller les voir chaque année au moment des Perséides (des pluies de météores qui ont lieu la première semaine d’août). Là, on redevenait deux gosses de dix ans. Un de nos meilleurs souvenirs, c’est la fois où on a vu une gamine vomir ses churros après un looping de trop sur le Skymaster : on s’est refait la scène un paquet de fois et elle est devenue un must de notre répertoire. On avait aussi inventé la Strip Pyrotechnie. Une année, on est revenus d’un vide-grenier avec deux peluches géantes : un chien en costume tyrolien qu’on a baptisé Fritzl, et Mister Lucky, un lapin tout déplumé à l’air triste. On a balancé Fritzl du haut d’un pont avec un parpaing accroché à la patte et Mister Lucky, on l’a pendu à un arbre avec autour du cou une pancarte qui disait : JE SUIS UN SALE RONGEUR QUI VOLE LA SALADE DES HONNÊTES GENS.

 



Acheter le livre -   env. 30 pages